Vibrant hommage de Ghaleb Benchikh au professeur Arkoun
Au cours de la soirée consacrée au 5e anniversaire de REAGE, un magnifique et très émouvant hommage a été rendu par Ghaleb Benchikh au professeur Arkoun. La qualité de l’intervention nous a conduit à le publier dans son intégralité. Le 14 septembre dernier selon la formule consacrée, si Mohamed Arkoun rejoignait le Compagnon suprême, pour ceux qui croient qu’il y en a un, bien entendu. Il nous a laissé un vide difficile à combler et nous sommes encore affectés. Je teins à dire aussi, conformément à un vieil adage algérois populaire, «de son vivant il désirait une date et voilà qu’après sa mort on lui a accroché tout un régime». Eh bien il en est de même pour si Mohamed. D’aucuns que je connais rejetaient violemment dans certains cas sa pensée alors que d’autres commencent à la découvrir après coup : un homme d’une extraordinaire capacité à disséquer quasiment au scalpel les concepts les plus fins. Actuellement dans les universités les plus prestigieuses, notamment au Mexique, au Japon, de partout, l’on est en train d’étudier sa pensée. Combien de doctorants, combien d’hommes et de femmes sont en train de soutenir des thèses sur la pensée de si Mohamed. Sans émotion excessive, sans perdre la raison, j’ai envie de dire que c’est l’un des penseurs du XXe siècle, en dépit de la méconnaissance totale qui le caractérise auprès du large public, de l’honnête homme comme on dit ici en France, on préfère gloser sur le margoulin de Nantes en boucle plutôt que d’aller étudier et comprendre. Lui même qui nous a beaucoup enseigné qu’il faudrait distinguer le savoir compétence, le savoir critique de la simple connaissance croyance. Or, malheureusement en terme d’islamologie classique, pour beaucoup qui parlent d’Islam, ils laissent davantage l’axe à la fameuse connaissance croyance qu’au savoir critique. La meilleure façon de rendre hommage à un homme et aussi à un penseur de son talent, de son acabit, de sa connaissance et, si vous me pardonnez l’impudeur de dire un mot sur ma petite personne, je ne vous dirais pas comment j’ai pu hériter d’une grande amitié entre mon propre père et lui-même. C’est simplement que ces temps-ci je mesure avec gravité et solennité, d’autant plus qu’on m’avait demandé de suppléer son absence pour toutes les conférences qu’il devait prononcer et qu’il ne peut plus faire, et donc je suis encore pénétré davantage dans sa réflexion, sa réflexion posthume. Je la résumerai très brièvement peut-être avec mes propres mots. Si Mohamed tenait à ce que la foi qui peut aller de la spontanéité la plus immédiate mais dont il faut aussi qu’elle soit broyée par la machine de l’entendement, il faut aussi qu’elle soit tamisée par le filtre de la raison. Et lui disait que la foi doit être en quête d’intelligence et que toute son œuvre était l’intelligibilité de la foi et qu’il faut comprendre le sacré aussi comme une construction dans le temps d’acteurs sociaux et que ce n’est pas quelque chose qui est donné qui s’impose par l’argument d’autorité. Donc son idée première, son œuvre maîtresse, sa pensée se veut avant tout, il l’assume d’ailleurs comme telle et la revendique même, comme une pensée subversive. Il assume totalement cette idée subversive de la réflexion, d’ailleurs mutadis mutandis il disait tout, elle est comme le discours prophétique en son temps, est un discours subversif. Alors pour cela, il a un triptyque, très belle idée en trois actes, une approche ternaire qui est transgressée, déplacée, dépassée, pour aboutir finalement à ce qu’il appelle à juste raison, la raison émergeante. Transgresser quoi ? Sortir des clôtures dogmatiques, rouvrir des corpus officiellement clos et comment se fait l’axe de l’acte de transgression ? Eh bien en déplaçant ce qu’il appelle les espaces cognitifs, les systèmes de pensée. Comment on transgresse ? Eh bien en disant par exemple qu’il faut utiliser l’outillage intellectuel de la batterie de disciplines que nous connaissons maintenant et qui nous sont données et qui sont mises à notre disposition : la sémiotique, la biologie, la linguistique, la philologie, la grammaire. Eh bien toutes ces disciplines doivent être mises au service de tout l’héritage, de tout l’amoncellement dogmatique. Le déplacement se fait non plus d’un domaine sacralisé mais vers un domaine positif au sens de comte, bien entendu. Et pour finir, on doit dépasser tout cela pour effectivement la raison émergeante. Et cette idée de raison émergeante, ce n’est plus la raison procédurière, procédurale celle de la scolastique ou celle même des lumières. C’est cet humanisme d’expression arabe du Xe et XIe siècles avec Mistaourih et Taouhidi qu’il a présenté au public français, qui l’ignorait, ou presque pour ne pas être injuste, eh bien cette raison émergeante va assumer l’héritage des lumières mais aussi essayera de sortir d’un piège qui nous est tendu, le scientisme drastique hérité du XIXe siècle et puis les logorrhées sur une religiosité aliénante, lui qui, à juste raison, parlait de ces lieux de la reproduction de l’ignorance ou «l’ignorance institutionnalisée» et il n’était pas tendre la dessus. Si nous pouvions être les dignes héritiers uniquement au niveau de la réflexion, il faut laisser place à l’instruction, à la diffusion du savoir, à la connaissance, à la culture, au fait de ne pas prendre pour argent comptant ce qui est dit et déconstruire, non pas pour détruire mais pour reconstruire en se réappropriant cet héritage de l’humanisme d’expression arabe, lorsqu’on était chrétiens et humanistes, on parlait arabe, on était juif et humaniste et on parlait arabe et bien c’est cet héritage là qu’il y a lieu de se réapproprier. Le mot de la fin sera pour lui, il disait, face aux échecs récurrents aux désenchantements durables, face à des situations de conflit ou l’Islam et une exégèse sauvage du Coran a culminé dans des situations de violence, «j’opposerai la ferme résistance d’un humanisme qui assumera les héritages positifs de toutes les cultures et des appels à la justice et au droit de peuples tant opprimés sur terre». C’est ainsi que je résume l’œuvre de si Mohamed Arkoun. 
G. B.

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