Mohammed Arkoun.

Le Monde du 23 09 2010. Page Disparitions.

Intellectuel d'origine algérienne, spécialiste de l'islam, Mohammed Arkoun est mort, mardi

14 septembre à Paris, à l'age de 82 ans, (d'un cancer).

Né en 1928, à Taourirt-Mimoun, petit village de Kabylie, il était issu d'un milieu très modeste.

Très peu de musulmans accédaient alors à une école française en Algérie. Mohammed Arkoun fut l'un d'eux.

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1er février 1928 Naissance à Taourirt-Mimoun (Algérie)

1956 Agrégation d'arabe

1956-1961 Professeur dans l'enseignement secondaire

1961-1970 Maître-assistant à la Sorbonne

1970-1972 Maître de conférences à Lyon II

1972-1992 Professeur à Paris III

1982 Publie « Lectures du Coran »

1984 « Pour une critique de la raison islamique»

1990-1998 Membre du Comité national d'éthique

14 septembre 2010 Mort à Paris

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Il a fait ses études secondaires à Oran, chez les Pères blancs d’Ait Larba, Beni-Yenni de (1941-1945), à qui il vouera toujours

une grande reconnaissance. Devenu enseignant, il interviendra régulièrement à Rome, dans leur Institut pontifical d'études arabes et d'islamologie (Pisai).

 

Après des études de philosophie à l'université d Alger, Mohammed Arkoun vient en France étudier à la Sorbonne, grâce à l'intervention du grand islamologue Louis Massignon (l883-l962). A Paris,  il prépare l'agrégation d'arabe, qu'il passe en 1956, et il étudie la philosophie.

 

Après la soutenance d'un mémoire de maîtrise sur l'intellectuel égyptien Taha Hussein, Mohammed Arkoun a consacre une thèse à la pensée de Miskawayh, philosophe musulman du Xe  siècle. Commence ensuite une importante carrière d'enseignant et de chercheur. Française et internationale car Mohammed Arkoun a aussi occupé plusieurs postes universitaires à Berlin, Princeton, Rome, Louvain-la-Neuve ou encore Los Angeles.

 

Depuis 1993, il était professeur émérite. Il continuait d'intervenir, par des conférences, dans

diverses universités à travers le monde. Il a été membre du Comité national d'éthique de 1990 à 1998. Mohammed Arkoun est l'auteur de plusieurs livres importants qui appellent à une interprétation critique de l'islam, en particulier Lectures du Coran (1982) et Pour une critique de la raison islamique (1984). L'universitaire insistait sur la distinction entre le fait coranique, qui est la révélation reçue par le prophète Mahomet pendant vingt-trois ans, et le fait islamique, qui est la fixation par écrit de cette révélation en un « corpus officiel clos », devenu

la base du développement de la pensée musulmane.

 

Sur ces bases, il invitait à distinguer trois étapes distinctes : l'intuition prophétique, puis la codification dans le Livre et, enfin, son interprétation par des communautés historiques. Mohammed Arkoun prônait une lecture multiple du Coran, qui prenne en considération les points de vue historique, sociologique et anthropologique. Il renvoyait dos à dos deux types de récupération du texte sacré : parles islamistes et par les régimes nationalistes.

« Son concept fondamental était celui d'une raison émergente, qui tiendrait compte des impasses de la modernité et des clôtures dogmatiques des religions, explique Rachid Benzine, chargé de cours à l'IEP d'Aix-en-Provence et à la Faculté protestante de Paris, qui fut son élève. Il n’aimait pas le mot de reforme, mais préférait celui de subversion. »

Pur produit de l'université française par sa formation, Mohammed Arkoun se réclamait des

philosophes Michel Foucault (1926-1984), Jacques Derrida (1930-2004) et Paul Ricœur (1913-2005). Il savait à merveille allier grande rigueur intellectuelle et solide humour.

 

Algérie, France : deux blessures

II incarnait « l'homme des deux rives » de la Méditerranée, refusant de séparer les « trois

définitions de la révélation » : la juive, la chrétienne et la musulmane. Il aimait citer comme

symbole de cette unité « l'olivier béni qui n'est ni d'Orient ni d'Occident », arbre sacré dans le

Coran. Cet attachement à la Méditerranée cachait une blessure liée à son pays d'origine, l'Algérie. Bien que sympathisant du FLN lorsqu'il était étudiant à Paris, il avait choisi de conserver la nationalité française après l'indépendance et n'a jamais accepté de poste dans son pays d'origine. Tout en nourrissant un grand amour pour l'Algérie, il considérait que le régime issu de l'indépendance avait trahi les aspirations du peuple. Marié avec une Marocaine, il a été inhumé à Casablanca le 17 septembre. Le quotidien El Watan lui a rendu hommage, soulignant que l'Algérie avait perdu « une de ses grandes figures intellectuelles ».

Autre blessure, celle-là provoquée par l'attitude de la République française : toute sa

vie. Mohammed Arkoun a appelé de ses vœux la création d'un grand institut d'islamologie à destination des jeunes croyants, que la laïcité interdisait de susciter et de financer sur fonds publics. A défaut, il a participé à la naissance de l'Institut d'études de l'islam et des sociétés du monde musulman (IISMM) au sein de l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), à Paris, et du Centre civique d'études du fait religieux (CCEFR) de Montreuil (Seine-Saint-Denis). Respectueux de la foi des petites gens, Mohammed Arkoun était très discret sur la sienne propre. Quand on lui demandait s'il était croyant, il répondait par une question:"Qu'entendez-vous par là?", refusant de se laisser enfermer dans une définition.

Xavier Ternisien.                                                      en bleu, éléments rajoutés

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