Amine ZaouiIl est des tombes de soldats inconnus ! Sur ces tombes on met des gerbes de fleurs et on joue de la musique universelle. Et il est des tombes d’écrivains connus ! Ces soldats sont dans leurs tombes négligés. Les dérangeurs ! La terre est un mythe. Dormir dans la terre qu’on aime est une sensation extrême. Ils sont sombres ces écrivains enterrés loin de leur terre natale : l’Algérie. Se trouver condamné à être enterré dans le froid du silence, loin du parfum de la terre natale, cela n’est que l’exil continu. Éternel exil ! Dès que je pense à nos écrivains enterrés dans des pays étrangers, je mesure leur colère silencieuse. Toutes les tombes étrangères sont glacées. Il était une fois un écrivain appartenant à la race d’anges. Il s’appelle Mohammed Dib (1920-2003). Fils du métier à tisser et des ruelles chuchoteuses de Tlemcen. Lalla Setti, La Aïni et tous les habitants de Dar Sbitar l’attendaient pour dormir dans cette terre de Sidi Boumediene. Mais le mort n’est pas revenu. Il a donné son corps à la terre étrangère ! Plaie ! Depuis, Tlemcen est en deuil. Par un jour algérois, cheikh El-Karadaoui a chassé le penseur rationaliste Mohamed Arkoun (1928-2010) de l’hôtel El Aurassi ! Dans une langue grossière, El-Karadaoui surnommait Mohamed Arkoun : Mohamed Cartone (carton) ! Dans tous les débats, le professeur Arkoun était  brillant, ce qui embarrassait la bande d’El-Karadoui. À l’accoutumée, les enfants de Taourirt Mimoun, village qui a enfanté Mouloud Mammeri, sont enterrés dans la terre noble des pères libres, sous des oliviers, à l’ombre d’un figuier ou bercés par une chanson de cheikh El-Hasnaoui (1910-2002) (enterré, lui aussi à Saint-Pierre de la Réunion) ! Mohamed Arkoun, lui, a choisi de se reposer dans le silence froid d’une autre terre, loin des «Karadaouis». Plaie ! Rabah Belamri (1946-1995). L’infatigable. Visionnaire. Maître des conteurs, académicien, poète visionnaire et romancier, lui aussi continue son exil tombal ! Silence ! Celui qui marchait derrière son cœur et aimait follement l’Algérie a préféré continuer le rêve de son sommeil éternel dans la terre des autres. Blessure du soleil ! Et il y a Djamel-Eddine Bencheikh (1930-2005), grand intellectuel, traducteur des Mille et Une Nuits. Une autre blessure ! Héritier du verbe d’Abû Nuwâs et du rationalisme d’Ibn Khaldoun. Doux, élégant et profond, ainsi Djamel Bencheikh a traversé sa vie. Lui aussi dort dans la terre froide prolongeant son exil pour l’éternité ! Comme un oiseau traqué, Noureddine Aba (1921-1996) a choisi pour lit éternel la terre étrangère, incapable de poursuivre le rêve. Je ne sais pas pourquoi, dès que je pense à ces écrivains dans leur exil tombal, je pense au périple de la dépouille de saint Augustin, au cubitus de son bras droit rapatrié d’Italie, pour dormir dans la Basilique de Annaba. Les écrivains enterrés dans d’autres terres que celle d’Algérie arrivent-ils à continuer de rêver ?  Je suis triste mes ami(e)s !

Amin Zaoui      aminzaoui@yahoo.fr

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