Un intellectuel tel qu'en a besoin l'Algérie d'aujourd'hui

Hommage à Mohamed Arkoun à l'occasion du 4e anniversaire de sa disparition.

Au moment où foisonnent les fatwas religieuses et où tout semble baigner dans un climat outrageusement mystique, les jeunes Algériens sont de plus en plus tentés par la perte de repères, d'autant plus que les vrais problèmes de la jeunesse, ceux liés à la promotion sociale, économique et culturelle, tardent à être pris sérieusement en charge.

Ce phénomène de recherche effrénée de soi est aussi étroitement lié à un désert culturel créé par le déficit de performance de l'école algérienne et à une certaine tendance consistant à renier les énergies et les compétences nationales relevant du domaine sensible des sciences humaines et de la philosophie. Mohamed Arkoun, dont on a commémoré le quatrième anniversaire de la disparition le 14 septembre dernier, fait partie de cette élite intellectuelle que l'on n'a pas voulu, dans certains cercles de décision, comprendre et, sans aucun doute, on a tout fait pour que son message de lumière et de compréhension rationnelle de l'Islam ne soit pas "intercepté" ou décrypté par la jeunesse algérienne d'aujourd'hui. Pour une grande partie, sa pensée est restée "exilée" dans les livres, dans les pays et les villes où il a pu donner ses conférences et dans les universités occidentales qui ont pu intégrer ses analyses dans les modules de l'islamologie. Dans son pays, l'Algérie, l'heure est malheureusement à la fatwa satellitaire qui rend licite ou illicite n'importe quel geste anodin de la vie quotidienne. L'un des derniers avatars de cette commode "gymnastique religieuse", est ce verdict qui déclare les taux d'intérêts des crédits Ansej ou immobiliers "haram". Le gouvernement a décidément du pain sur la planche, lui qui peine à faire valoir les valeurs de tolérance de la religion à travers le réseau des mosquées du pays et à travers l'école et l'université. Avec la nomination, en mai dernier, à la tête du ministère des Affaire religieuses et des Waqfs, Mohamed Aïssa, une lueur d'espoir commence à poindre pour réorienter le discours religieux dans le sens de l'unité nationale, du resourcement à partir des valeurs de nos ancêtres et de l'éloignement des discordes issues des interférences extérieures. Les jeunes Algériens ont bien besoin de cette nouvelle vision portée par le nouveau responsable des Affaires religieuses; mais, de quelle marge de manœuvre dispose-t-il pour faire valoir sa politique du secteur ? Si le gouvernement d'Abdelmalek Sellal a fait le choix de cette voie innovante, y compris dans le département de l'Éducation nationale, les pesanteurs dans certains cercles idéologiques et l'héritage des programmes scolaires sont encore suffisamment puissants pour faire peser une menace sur toute sorte de changement. Pour qu'un tel saut qualitatif ait des chances de donner des résultats, l'élite universitaire algérienne, y compris celle expatriée, est interpellée pour favoriser et vulgariser au maximum les référents nationaux, en matière de culture, d'art et de religion. Il est temps que des compétences mondialement reconnues, à l'image de Mohamed Arkoun, aient leur place dans leur pays, l'Algérie, au lieu à continuer à scruter les écrans des chaînes de télévision, les vidéos youtube et autres supports débitant la haine entre les races, le déchirement des familles, le refus de l'autre et le raidissement idéologico-culturel. On le voit chaque jour: la tentation intégriste (salafiste), les tensions communautaires (comme dans le M'zab) et la phobie-intolérance par rapport à tous ceux qui pensent autrement, ont fait des ravages dans notre société au point de l'exposer à tous les risques de dérapages. Dérapages que l'Algérie a eu déjà à vivre et à payer d'une lourde facture pendant une quinzaine d'années. Mohamed Arkoun symbolise cette quête permanente du savoir qui confère à son auteur modestie et humilité. Né en 1928 à Taourirt Mimoun (Ath Yenni), il meurt le 14 septembre 2010 en France. Il est enterré au Maroc. Arkoun a fait ses études primaires dans son village natal, puis a rejoint le lycée d'Oran. Il étudia la philosophie à l'Université d'Alger, puis à la Sorbonne (Paris). Arkoun a obtenu son agrégation en langue et littérature arabes en 1956 et son doctorat en philosophie en 1968. Il a enseigné dans plusieurs universités françaises et était membre de plusieurs institutions universitaires dans le reste du monde (États-Unis, Pays-Bas, Belgique, Angleterre,…). Mohamed Arkoun a aussi obtenu plusieurs distinctions (Légion d'honneur, Palmes académiques, docteur Honoris causa,…) de plusieurs institutions prestigieuses qui récompensent ses travaux sur la philosophie islamique. Une bibliothèque municipale à Paris, celle du 5e arrondissement, porte son nom depuis 2013.

Chassé d'une salle de séminaire à Bejaïa par Cheikh Al Ghazali!

En revenant en Algérie en 1958, il fut emprisonné par la police française pendant dix jours. Ce n'est qu'en 1974 qu'il revient pour assister au séminaire sur la pensée islamique qu'organisait alors régulièrement l'Algérie. Lors de l'édition de 1985 de ce même séminaire qui s'est tenu à Bejaïa, il Mohamed Arkoun fut malmené publiquement dans la salle par l'Égyptien Cheikh Al Ghazali qui le traita d'apostat, ce qui, en l'absence de réactions des officiels qui ont organisé le séminaire, amena Arkoun à quitter la salle. «Mon père a été extrêmement affecté par la violence de cette altercation publique, mais aussi et surtout par le fait de ne pas avoir eu le soutien des autorités qui l’avaient pourtant elles-mêmes invité. Il s’était senti rejeté par son propre pays, alors qu’il était là pour parler d’un islam des lumières, un islam plus dans la liberté que dans la contrainte politique. Cet incident, je crois, l’a décidé à ne plus revenir en Algérie», raconte Sylvie Arkoun, la fille du professeur, dans El Watan du 30 janvier 2014. Pour rappel, Cheikh Al Ghazali a été recruté par l'Algérie comme enseignant à l'Université des sciences islamiques de Constantine et officiait, en même temps, comme "prêcheur" dans une chronique hebdomadaire à la télévision algérienne. Les dérives ayant conduit à une certaine fanatisation de la vision religieuse avaient commencé bien avant et ont été "couronnées" par l'importation idéologique via des canaux officiels. S'agissant des performances de l'Université algérienne sur le plan de l'enseignement des sciences humaines, supposées pouvoir encadrer et jeter les bases de l'esprit critique et de la citoyenneté, Mohamed Arkoun dira : «L’arabisation, qui a été très poussée par exemple en Algérie, a abouti à une coupure de nos étudiants par rapport à toutes les publications qui se font dans les langues européennes. Si un étudiant algérien veut s’informer sur l’état actuel de l’anthropologie, il doit connaître l’anglais, le français, l’allemand, éventuellement l’italien et l’espagnol, parce que dans la bibliothèque en langue arabe, il n’y a rien à cet égard ». Dans ce qu'il appelle l'islamologie appliquée, Arkoun a essayé d'approcher l'Islam à partir des sciences humaines et sociales (histoire, sociologie, anthropologie,…). «L’histoire que nous sommes en train de vivre crée une nouvelle situation pour toutes les cultures du monde», soutient-il dans un entretien avec un journal tunisien en 2005, en ajoutant : «Si l’Islam veut s’inscrire dans cette nouvelle histoire, il faut absolument qu’il bouleverse et subvertisse intellectuellement et scientifiquement tout le cadre traditionnel hérité du passé (…). L’histoire que nous vivons est une histoire de rupture totale non seulement avec les passés des religions, mais aussi avec la modernité. On n’est plus dans la modernité en marche conquérante et innovante sur laquelle nous avons vécu jusqu’au 11 septembre 2001. Le 11 septembre est une date-repère. C’est un fracas considérable à la fois pour une prise de conscience qui n’a pas eu lieu, côté musulman, mais qui n’a pas eu lieu, non plus, en Occident». Globalement, avec ses ouvrages (plus de vingt livres), ses articles dans les plus prestigieuses revues du monde, ses conférences académiques, Mohammed Arkoun demeure quasi ignoré chez les étudiants algériens des sciences humaines et sociales. À ce jour, le seul livre réédité en Algérie, en vente depuis début 2014, consiste en un long entretien qu'Arkoun avait eu avec Rachid Benzine et Jean-Louis Schlegel sous l'intitulé : "Construction humaine de l'islam", édition El Hibr à Beni Messous, 2013, avec une préface du philosophe Edgar Morin. Le livre a été publié en édition originale en 2012 chez Albin Michel. Amar Naït Messaoud

Samedi 27 septembre 2014 Dépêche de Kabylie

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