Par l’APW de Tizi-Ouzou.

Depuis son premier contact avec l’école à Aït Yanni, Mohamed Arkoun a consacré sa vie à l’écrit et à la lecture avant de la vouer à la réflexion. Il faisait partie de ces intellectuels qui avaient pressenti les risques de l’irruption de l’islamisme dans la vacuité qu’allait laisser la faillite du nationalisme arabe. Il s’était toujours interdit le moindre engagement politique. Ce qui, d’ailleurs, lui fut reproché à certaines occasions. Il tint cependant à porter sa réflexion, élaborée au début dans les universités occidentales, auprès de ses pairs dans le Sud et offrit ses consultations à la quasi-totalité des dirigeants proche et moyen-orientaux pour les alerter sur les dangers qu’il y avait à se faire déborder par une interprétation rigide de la religion à travers notamment l’envahissement des espaces du savoir et de la communication. Il s’employa, avec des fortunes diverses, à décoder rites, sourates et hadiths en veillant à en extraire les messages et les résonances les plus ouvertes. Tous l’écoutèrent. Certains, comme le roi de Jordanie, essayèrent même de traduire ses conseils dans l’adaptation de l’architecture constitutionnelle de leurs pays. Tous, sauf les officiels algériens qui préférèrent livrer notre jeunesse à des doctrinaires de la trempe de Ghazali. On connaît la suite. Après avoir exclu le penseur Arkoun des échanges et débats nationaux, on essaya, comme cela fut fait pour d’autres, de détourner la dépouille et la mémoire du citoyen.
La télévision algérienne a certes déploré la perte d’un homme irremplaçable dans son domaine. Mais, comme pour Kateb Yacine, ce media n’avait pas beaucoup insisté à inviter Arkoun sur ses plateaux. A la fin de sa vie, il prit de plus en plus de distance avec sa terre d’origine. Fatigue, dépit ou perturbations morales, ses dernières contributions, moins incisives, furent probablement affectées par ce déchirement. L’Algérie officielle n’aura décidément valu pour Arkoun que tourments et déceptions. Il était désespéré du naufrage algérien, il laissa comme ultime volonté d’être enterré au Maroc, pays de son épouse. Beaucoup on gardé de lui le souvenir d’un homme lucide et sceptique quant à la capacité de nos dirigeants à appréhender avec sérieux et responsabilité les enjeux sociétaux de notre temps.
Ils s’appellent Kateb Yacine, Mohamed Did, Mouloud Feraoun, Moufdi Zakaria, Jean Lmuhub Amrouche ou Arkoun, ils ont célébré l’Algérie dans le monde par leur talent et leur savoir et rêvé pour elle un avenir de liberté et de tolérance. Il n’y avait pas de place pour ces hommes dans un système politique dominé par l’inculture et la cupidité du pouvoir. Combien d’établissements scolaires ou de rues rappellent la vie et l’œuvre de ces personnages. Le nom de Mouloud Mammeri ne fut donné à l’université de Tizi-Ouzou et la maison de la culture de la même ville que par la mobilisation du MCB qui créa le fait accompli.
C’est aussi à travers ce genre d’«» et de mutilations que l’on mesure la profondeur et la complexité de la régression algérienne.  

 

Mahfoud Belabbas
Président de l’APW de Tizi-Ouzou

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