L'ECONOMISTE,    Édition N° 2470 du 22/02/2007   

 La question identitaire demeure suspendue. Diagnostic d’une «ignorance institutionnalisée» LE Maghreb encore et toujours. Si cette entité existe géographiquement, elle ne l’est pas politiquement. Seul un accord obsolète, du 17 février 1989, témoigne de sa présence «fantomatique» sur la scène internationale. Là où les hommes politiques ont échoué, les hommes d’affaires maghrébins tentent de sauver les meubles. Ils viennent d’ailleurs de signer le 18 février un accord dans ce sens. L’économie impose son diktat. Au-delà de ses problématiques politico-économiques, d’autres questions, surtout identitaires, demeurent en stand-by. «Lorsqu’on parle de l’Union du Maghreb arabe (UMA), une forte connotation idéologique nous interpelle. Cette appellation ne couvre ni son constituant historique ni anthropologique», souligne Mohammed Arkoun, professeur d’histoire de la pensée islamique à la Sorbonne. Cette réflexion alarmante a été faite en guise d’introduction lors d’une conférence, tenue le 20 février à Casablanca, sur l’islamophobie ou décalage des systèmes de pensées. On l’aura compris, les Nord-Africains ont fait l’impasse, entre autres, sur leur diversité culturelle (amazigh, juive, andalouse, africaine…). «Après l’indépendance, le Maghreb s’est lancé aveuglément dans le panarabisme», commente Arkoun. L’identité nord-africaine a été sacrifiée à l’autel d’une idéologie castratrice. «L’ignorance de soi provoque des pathologies sociales», rappelle l’anthropologue.Il a d’ailleurs conceptualisé, en 1970, cette déchéance identitaire en parlant de «l’ignorance institutionnalisée». Ces symptômes sont légion : islamophobie, racisme, ségrégation… Notre langage cultive «un vocabulaire d’exclusion réciproque», ajout-t-il. Surprenant. Au moment où les TI se développent, les sociétés contemporaines communiquent mal, peu ou incorrectement. Le cynisme technologique du progrès est à son summum! Les médias se trouvent ainsi aux premières places du banc des accusés: «L’utilisation abusive des mots alimente à son tour l’émergence de luttes politiques insensées», argumente Arkoun (V. encadré). A l’instar de l’islamophobie, «le fondamentalisme est une autre pathologie psycho-sociale», martèle le conférencier. Le diagnostic tombe à point nommé devant une assistance aux anges, surtout que la conférence se tient à la faculté de médecine. «L’imaginaire social est malade. Les exacerbations culturelles sont à leur comble. Y a-t-il un échappatoire ?», s’interroge Arkoun. Le constat n’est pas sans appel. La réhabilitation de la mémoire collective est à portée de main, si l’on fait preuve d’un courage intellectuel et d’une volonté politique. L’anthropologue ne mâche pas ses mots lorsqu’il expose la genèse socio-historique de l’islamophobie. En énumérant les guerres survenues en Méditerranée depuis 1945 (guerre de Suez, d’Algérie, de 6 jours, du Golfe), il dresse un réquisitoire virulent contre la rhétorique du panarabisme. Pis encore, les attentats du 11 septembre 2001 n’ont pas servi pour «une introspection critique de nos valeurs». L’idéologie du combat prend le dessus sous une autre forme. «Le discours des années 50 persiste. Mais cette fois-ci on mobilise la religion pour l’étatiser», argumente Mohammed Arkoun. Le monde musulman est en pleine «jubilation idéologique». Le «sacré» devient ainsi un prétexte pour prendre en otage une nouvelle forme de rationalité: «la raison émergente». «La machtpolitik(1) est basée sur une dépossession de la culture. Le musulman met en avant le référentiel religieux, surtout dans sa dimension rituelle. De ce fait, la possibilité d’un Islam comme mode de pensée est écartée», précise le conférencier. Les exemples ne manquent pas : affaire du voile, des versets sataniques, des caricatures, discours du pape… «Ils confirment un décalage des systèmes de pensées dans le monde musulman. Et l’impossibilité pour cette raison de produire une pensée partageable avec les autres cultures», explique le professeur d’histoire de la pensée islamique. Tandis qu’ailleurs, on vire vers une disparition de la vision binaire du monde (bien/mal, Orient/Occident, vrai/faux.

.). Entre-temps le monde musulman demeure agrippé à sa cité idéale (2). La médiocrité intellectuelle a fait son nid.


Comparatisme

«LA religion est la fois produite et remodelée par la société. Quel sera l’avenir de l’Islam face à la laïcité et la pensée moderne?» s’interroge le fondateur de l’islamologie appliquée, Mohammed Arkoun. Il s’agit de développer les voies d’une pensée fondée sur le comparatisme. Le but étant de dépasser tous les systèmes de production du sens, qu’ils soient religieux ou laïcs. «Les modes de pensées tentent d’ériger le local, l’expérience particulière en universel, en transcendantal, en sacré irréductible. L’islamologie appliquée implique une critique à l’égard de toutes les valeurs héritées dans toutes les traditions de pensée».


Frilosité médiatique

«Jamais TF1 ou France 2 ne m’ont invité. On fait appel surtout à des agitateurs d’idées qui caressent dans le sens du poil occidentaux et musulmans », a souligné Arkoun. Voilà une forme d’islamophobie développée par les médias, ajoute-t-il. Solliciter les charlatans du Fiqh accentue davantage le décalage des systèmes de pensées. En maniant maladroitement la science du Taâsil, on contribue à la propagation du «désordre sémantique». Les pseudo-concepts fusent, se mélangent… «La langue s’appauvrit, se désarticule…» Au final, le cafouillage culturel est garanti.Faiçal FAQUIHI ----------------------------------------------------------------(1) La politique de la volonté, de la puissance. (2) Al Mawardi a développé au Moyen-âge l’idée des trois D : Dine (religion), Dounia (la vie d’ici-bas), Daoula (Etat), explique Arkoun. Une théorie (Islam : religion et Etat) qui a été exploitée à tort et travers jusqu’à nos jours.

Retour à l'accueil