El Watan.com du 20 10 2010

Penser Arkoun, c’est ouvrir une porte vers une meilleure compréhension de l’Islam, mais aussi créer une perspective nouvelle pour un meilleur vivre ensemble dans le monde musulman.

Le rendez-vous mensuel des Débats d’El Watan a décidé d’ouvrir son cycle d’hommages aux personnalités qui ont marqué, de leur passage dans ce monde, la vie des autres par feu Mohammed Arkoun. Quel meilleur hommage peut-on rendre à Arkoun si ce n’est lui consacrer cet exercice qu’il chérissait et pour lequel il militait, qui est le débat contradictoire ?
Yadh Ben Achour, doyen de la faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, et Mohammed Hocine Benkheira, directeur des études à l’Ecole pratique des hautes études de Paris, ont été invités à disséquer la pensée d’Arkoun en mettant en relief ses points forts pour le premier et ses points faibles pour le deuxième. Pour donner corps à cette œuvre «arkounienne» faite de longues années de recherche et de lutte contre l’obscurantisme, M. Ben Achour s’est livré à un exercice didactique en vue de dire que Mohammed Arkoun était un défenseur de l’Islam.

«Depuis presque un siècle, la réforme du monde musulman est à l’ordre du jour. Quels que soient les auteurs ou leurs tendances, tous sont d’accord à reconnaître qu’il y a crise, et ce, parce que la pensée de l’Islam se trouve ankylosée par la passion dogmatique», souligne M. Benachour au début de son intervention, qui a capté l’attention de l’assistance. Le conférencier explique que si la crise du monde musulman est à scinder en deux facteurs – d’abord matériel : retards accumulés dans les domaines économique, technologique ; l’aspect philosophique : retard notable accusé dans les domaines de la culture, l’art, le droit, la littérature et la théologie – Arkoun a préféré s’intéresser à l’élément intellectuel. Citant nombre de courants réformateurs de l’Islam, Yadh Ben Achour indique que «Arkoun a adopté une autre méthode qui tend à déterminer les mécanismes par lesquels s’est institué le savoir musulman et le rapport à la direction sociale. En d’autres termes, il a proposé de déconstruire la constitution classique liée à une alliance entre le pouvoir politique et le religieux. Il s’est donc attaqué à l’orthodoxie pour faire émerger l’image d’un Islam rajeuni, une religion tolérante, de paix, et non pas une religion sclérosée et de violence», note l’invité d’El Watan. Il explique que la pensée de Mohammed Arkoun s’est basée sur trois phases majeures : le constat de la crise, la déconstruction de la pensée religieuse orthodoxe dans ce qu’il appelle islamologie appliquée, et le retour à l’humanisme islamique du IVe siècle de l’hégire et du Xe siècle de l’ère grégorienne à travers notamment l’œuvre de Meskaouayh.

«Pour ce qui est du constat de la crise, Arkoun estime qu’à partir du VIe siècle de l’hégire, il y a une corrélation étroite entre régression des sociétés musulmanes et ascension de l’Europe. Mais pas seulement, car quelque chose s’est produite entre les IVe  et VIe siècles. La régression a été encouragée par l’institution des écoles théologiques via l’’achâarisme’ qui a favorisé la servilité intellectuelle, les disciples n’apportaient plus la contradiction à leurs maîtres», indique Benachour. Ceci et d’ajouter qu’Arkoun n’a pas quitté vraiment le territoire de l’Algérie : «C’est très perceptible dans ses œuvres notamment lorsqu’il parle d’Islam et socialisme, de l’utilisation idéologique, de l’arabisation, le parti unique, le thème de l’Algérie est très clair. Il regarde la Méditerranée et le monde musulman à travers l’Algérie.» Pour ce qui est du thème de la déconstruction de la pensée religieuse, dit Y. Ben Achour, M. Arkoun voulait «libérer la pensée islamique de ses propres clôtures dogmatiques soit une sorte d’insurrection contre les fondements  mythiques. Ce n’est pas une démolition brutale qu’il prône mais une entrée méthodologique dans le processus discursif et culturel de la littérature de référence».


Il prônait une relecture du Coran


Ben Achour précise que Mohammed Arkoun différenciait entre le fait coranique et le fait islamique, soit entre le texte et les interprétations. Il voulait montrer que le message ouvert du texte coranique a été clos par ses interprètes. «Il prônait une relecture du Coran car la lecture faite par les fouqaha et moufassirine est orientée. Et pour relire le Coran il parle de langage de structure mythique. Les interprètes en arabe du mot ‘mythique’ lui ont fait un procès en l’accusant d’hérésie. Or, ce que voulait dire Arkoun, c’est que le discours coranique laisse des options ouvertes en raison de son langage de structure mythique, autrement dit Arkoun estime que le Coran est ouvert et que les fouqaha en ont fait un message fermé», note M. Ben Achour pour démontrer que la structure mythique est solidaire avec la société dans laquelle elle est dite et que Arkoun s’est lancé en bataille contre l’exégèse classique. Donc la première fermeture dogmatique à laquelle Mohammed Arkoun a voulu faire face c’est l’interprétation selon la seule notion linguistique, soit donner une lecture figée du Coran. La seconde fermeture dogmatique est de transformer un code de valeur qu’est le Coran en code juridique. «Ce que dénonce Arkoun c’est que la pensée théologique soit contraire à l’esprit philosophique.

Or, c’est l’esprit philosophique qui est à l’origine de la modernité», précise M. Ben Achour en notant qu’il militait pour que les musulmans sortent de cette pyramide d’idées toutes faites : «Il militait pour la liberté de la pensée et remettait en cause toute cette conscience mythique dans l’institution de l’Islam. Mon Islam à moi est celui de Tahar Benachour, de Arkoun qui est pour ‘la ikraha fi dine’ (la foi est libre) ; il défendait une renaissance de l’Islam à travers son humanisme. Il produit une charte de l’intellectuel musulman, une charte humaniste pour que le musulman sache vivre dans une société plurielle, démocratique, dans laquelle le croyant doit accepter la citoyenneté de celui qui ne l’est pas.» Et l’orateur de citer la phrase suivante d’ Arkoun : «Le Coran se prononce sans ambiguïté sur les critères qui garantissent pour l’éternité les droits de l’homme.» M. Ben Achour a conclu son exposé en disant qu’Arkoun défendait les droits de l’homme, le dialogue entre les religions, la démocratie, soit un Islam conforme à son message spirituel où l’homme est ami et non pas esclave de Dieu.


Invité à apporter une lecture critique de ce thème, Mohammed Hocine Benkheira souligne qu’Arkoun a été formé dans la tradition de recherche à l’européenne, basée sur la méthode historique, la philologie et enfin le marxisme qui lie les textes à leurs contextes : «Il a été atteint par l’ambiance générale qui se manifestait par des postulas comme celle que les idées n’ont pas d’histoire, et le second postulas qu’il n’y a pas un Islam mais des islams suivant la variété des sociétés», souligne-t-il en critiquant la négation du rôle de la théologie dans l’histoire des musulmans. Ceci et d’estimer que la relecture linguistique du Coran effectuée par Arkoun n’a pas porté ses fruits. M. Benkheira souligne qu’Arkoun était un homme de son temps qui avait pour rêve «d’intégrer, comme dans la théologie chrétienne, la raison dans la citadelle de l’Islam».           

 

Nadjia Bouaricha
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