Par : Amine Zaoui dans LIBERTE du 30 12 2010.

2010 : quatre romans, deux funérailles et une ville

Une année s’est écoulée. Je regarde dans le rétroviseur du temps et je me demande : qu’est-ce que j’ai retenu de ces 365 jours éclipsés, en matière de littérature romanesque, événements culturels et voyages ?
1- En 2010, j’ai lu une quarantaine de textes littéraires d’écrivains algériens, peut-être un peu plus. Mais, seulement, quatre romans ont attiré mon attention. Cela n’est pas un jugement de valeur, plutôt le résultat du plaisir de la lecture. Le pouvoir du goût ! D’abord en littérature francophone, j’ai été fasciné par le nouveau roman les Figuiers de Barbarie, de Rachid Boudjedra, poids lourd de la littérature algérienne moderne, paru à Barzakh éditions. Toujours, fidèle à lui-même, Boudjedra réveille “l’histoire” ensommeillée par les conservateurs. Les chauves-souris ! le romancier, à sa manière, provoque le lecteur en interpellant “le non-dit” dans l’histoire de l’Algérie des années cinquante. Fustige ce qui se cache dans l’intérieur et dans l’intériorité ! Un roman entre le noir et le blanc. En moins d’une heure de vol, entre Alger et Constantine, Omar et Rachid à plus de dix mille mètres d’altitude, peignent, démêlent leur mémoire commune de l’enfance, la guerre d’Algérie. Les conflits ! La malédiction de la famille. Leurs destins ! La colonisation. Une écriture ciselée.  
Et l’ombre assassine la lumière, de Youcef Merahi, paru à Casbah éditions, un roman écrit dans un style féraounien ! Youcef Merahi, dans ce texte, en brillant élève, part en voyage littéraire, sur les traces de l’écrivain Mouloud Feraoun. Roman simple mais profond. Le simple qui dit beaucoup de choses. Écriture linéaire, fluide, une trame et un drame, juste et pédagogique. Retour avec détails et amertume sur les jours et les nuits d’une Algérie faite de la peur et de la haine meurtrière. Universitaires menacés. Poètes assassinés. Hommage romanesque à Tahar Djaout. Le roman Et l’ombre assassine la lumière, de Youcef Merahi, par son style, son contenu et sa langue hautement soignée, mérite d’être enseigné dans le programme scolaire algérien.
(J’avoue que je n’ai pas encore lu le roman un Parfum d’absinthe, de mon ami Hamid Grine, paru chez Alpha éditions)  
B- En littérature romanesque algérienne de langue arabe, deux textes ont suscité une curiosité esthétique et problématique : Poupée du feu (Doumayat Annar), de Bachir Mefti, et Halabil, de Samir Kacimi. Quant à  Poupée du feu, le texte est construit à l’image d’un roman semi-autobiographique. Peut-être ce n’est qu’un jeu littéraire ! C’est aussi une fresque sur l’Algérie des années soixante-dix et quatre-vingt, celles qui ont précédé la décennie du sang. Ce qui frappe dans ce roman, c’est cette image du président Houari Boumediene qui, dans l’imaginaire de toute une génération, change de place et de valeur : d’un héros extraordinaire à un dictateur absolu. Poupée du feu, de Bachir Mefti, est un roman monté autour d’un manuscrit légué par un certain Reda Chaouch, lui aussi écrivain, au personnage principal du roman qui n’est que Bachir M. Un roman facile, classique et courageux. Par ce cinquième roman, Bachir Mefti se confirme en sculptant une place importante, propre à lui, dans la nouvelle génération des écrivains algériens de langue arabe.
Le deuxième roman qui m’a procuré une grande joie de lecture, c’est Halabil, de Samir Kacimi. Un texte dérangeant et déroutant. Des personnages s’installent dans un espace situé entre la mort et la folie. Un texte écrit selon les traditions de l’oralité. Samir Kacimi appartient à l’école des romanciers-diables ! Par ce troisième roman, Samir Kacimi continue son métier de “casseur” des tabous : religion, sexe et pouvoir. Un texte courageux écrit en feu et dans le feu. Comme chez  Bachi Mefti, le roman Halabil, de Kacimi, tourne autour du manuscrit (Khalkoune). L’ombre du roman le nom de la Rose, d’Umberto Eco, est présent quelque part chez les deux écrivains.  
2- Deux funérailles ont semé la tristesse dans mes jours de 2010. D’abord celles du penseur et islamologue Mohamed Arkoun. Son enterrement au Maroc m’a affligé. Je n’ai rien contre ce pays frère, où je possède un grand capital d’amis écrivains et universitaires. Dès les années quatre-vingt, l’enfant du village Taourirt Mimoun a été chassé de son pays par les théoriciens du salafisme, tels Ghazali et Kardaoui. À cette époque, ces deux chouyoukh faisaient la pluie et le beau temps dans ce pays d’un million et demi de martyrs. C’est amer de voir une personnalité universelle de la taille de Mohammed Arkoun continuer son exil après sa mort. Dans sa tombe.  
Les deuxièmes funérailles furent exceptionnelles et inédites, made in Algeria. Ces funérailles étaient célébrées par un ensemble d’intellectuels à leur tête le poète Adel Siyad et sa mère. Ils étaient tous-là, dans une grisaille totale, pour enterrer la poésie de Adel ! C’était un événement symbolique mais dur et poignant. Ce soir-là, j’ai pleuré. Je n’ai jamais vu des funérailles pareilles : un poète enterre son âme, nous enterre ! 
3- Beyrouth fut la ville qui m’a énormément marqué en cette année 2010. Une ville qui change tous les jours, vers le haut. Une ville blessée, encore les séquelles sur son visage d’ange, mais souriante et sérieuse. Elle est, en permanence, bercée dans un dynamisme culturel sans pair. Beyrouth est une cité où l’État est totalement absent dans la culture, mais où la culture libre est entièrement présente chez le citoyen. En visite aux deux théâtres autonomes : El Hamra de la grande artiste Nidal Achkar et Babel de Jawad Al Assadi, j’ai été fasciné par le courage et le défi de ces artistes intellectuels qui décident malgré la guerre, la peur et la crise politique d’ouvrir un théâtre autonome, sans subvention aucune de la part de l’État. Beyrouth la culturelle nous apprend la leçon suivante : la culture, c’est d’abord l’intelligence, avant l’argent. La culture, c’est aussi et avant tout la liberté, celle capable de créer l’argent, l’argent propre.

A. Z.

aminzaoui@yahoo.fr

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