Mohamed Arkoun revisite l’Islam

Pour Mohamed Arkoun, il convient de se demander si le fait terroriste n’est pas lié à des facteurs qui installent et nourrissent une violence systémique dans le monde.

Il persiste et signe, engagé qu’il est depuis quatre décennies au moins dans la défense et illustration d’un Islam éclairé. Avec la nouvelle édition de son livre L’Islam. Approche critique, publié en 1998, Mohamed Arkoun ne manque ni d’ardeur ni de souffle. Comme il me l’a écrit dans sa dédicace, il s’agit de «transmettre aux lecteurs, marocains et autres, le sens de la radicalisation progressive de ma critique de la Raison Islamique (ouvrage édité en 1984), ainsi que mes stratégies d’émancipation propres à l’Islamologie appliquée, qui vise ultimement à faire sortir nos contemporains des clôtures dogmatiques tant religieuses que politiques et “modernes”».
Voilà, il faut bien le dire, l’un des engagements de premier plan de cet islamologue de renom: mettre en cause toutes ces clôtures, qu’elles soient socialo-communistes (1950-1970); islamistes fondamentalistes ensuite; ou intégristes pour finir comme c’est le cas aujourd’hui. Évidemment, dans toute cette problématique complexe, la question du statut du terrorisme ne pouvait être évacuée: Qui agresse et qui répond “légitimement”, comme il le relève? Qui est la victime et qui est le bourreau aussi? Pour l’auteur, il ne suffit pas de s’indigner ni de s’insurger contre une violence intolérable marquée par l’exclusion, la domination arbitraire, la misère collective, l’économie prédatrice et les inégalités scandaleuses. Il convient d’aller plus loin que ce registre émotionnel et se demander si le fait terroriste n’est pas lié à d’autres facteurs qui installent et nourrissent une violence systémique dans le monde. Au-delà de l’arithmétique macabre des victimes –souvent au quotidien, hélas– Mohamed Arkoun invite à appréhender la question suivante: La place et le rôle de la violence politique structurelle dans chaque société qui alimente la violence à l’échelle planétaire.
C’est qu’en effet, ce qui reste posé n’est pas toujours mis à plat, à savoir ce qu’il appelle «les affrontements fondés sur les imaginaires d’exclusion réciproque». Et rien de bien notable n’est entrepris pour une clarification historique globale des contentieux existant depuis des siècles et qui se sont accumulés entre les trois religions monothéistes.
À l’épreuve de la modernité, l’Islam, pour ce qui le concerne en tout cas, présente une double face: d’un côté, il offre un paradigme accessible et efficace aux exclus et aux défavorisés permettant de mettre en relief un mode d’emploi, une feuille de route et de l’espoir quant à une vie meilleure; et, d’un autre côté, il sert de marqueur identitaire conforté par ses fonctions rituelles, symboliques et morales. Pas de quoi, au final, fonder une critique moderne des fondements, des valeurs, des normes éthiques, spirituelles et juridiques. Et il n’y a pas beaucoup de chance que cette situation change tant «que les valeurs de la démocratie ne seront pas solidement implantées dans la culture politique et juridique des élites dirigeantes». Tel est bien le débat de fond: La conquête de la citoyenneté et son enracinement sont la clé de la sortie de crise.
Mohamed Arkoun se garde bien de prôner le retour à un Islam originaire imaginé sinon idéalisé. Il va plus loin, en réponse à 20 questions récurrentes, accompagnées de trois nouveaux chapitres en plaidant pour la raison religieuse constitutive de la raison moderne. Un maître-livre qui est l’“ABC de l’Islam” en ce début de millénaire.


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