El Watan.com du 27 déc 2010 par Yadh Ben Achour

b) La dénonciation du montage des gestionnaires de la croyance

Ce montage se trouve à l’origine de ce que Arkoun appelle «l’imaginaire islamique commun». L’imaginaire religieux se présente comme «l’ensemble des croyances données à percevoir, à penser, à vivre comme vraies et qui n’admettent aucune intervention de la raison critique indépendante : celle-ci devient source d’hérésie, de dévoiement, si elle n’accepte pas d’être exclusivement la servante de l’imaginaire».«Dans une société où les représentations religieuses envahissent toutes les sphères de l’existence humaine, l’imaginaire religieux a fini par recouvrir l’imaginaire social.» (L’Islam, morale et politique, p.13)
La constitution du savoir théologique et juridique orthodoxe a fini par instituer ce que Arkoun appelle «l’impensé et l’impensable dans la pensée islamique», c’est-à-dire un ensemble d’événements contingents devenus certitudes théologico-politiques irrécusables pouvant entraîner la mort de ceux qui les contestent. Dans cette situation, le savoir est fondé sur «une revendication de vérité révélée, unique, absolue, inchangeable, échappant à toute historicité...» (Ouverture sur l’Islam, p.89) Par voie de conséquence, le savoir va acquérir «un caractère circulaire et totalitaire» (Essai sur la pensée islamique, p. 38).

Parmi les exemples, on peut citer celui de Shafi’i, «l’auteur de la Risâla, (qui) a contribué à enfermer la raison islamique dans une méthodologie qui va fonctionner comme une stratégie d’annulation de l’historicité… Il a cherché à disqualifier les raisonnements personnels qui intégraient les traditions vivantes en s’éloignant plus ou moins de la norme originaire». (Pour une critique..., p.73)
A partir de là, nous assistons à l’aplatissement et à l’ossification du discours religieux par la codification de la science des sources, uçûl. Le même phénomène s’est produit au niveau de la science historique, puisque «la tradition islamique a très vite transfiguré la période prophétique et celle des califes dits orthodoxes en âge mythique fondateur» (Pour une critique de la raison islamique..., p.159), imprégnant ainsi aux stratégies de domination, à la prise et à l’exercice du pouvoir, une signification rituelle dans un système cognitif de structure mythique.

(Pour une critique..., p.172) L’histoire profane devient entièrement théophanique et orientée vers l’histoire du salut, fonctionnant à la fois comme force de subversion et comme instrument d’aliénation, de fatalisme, et de soumission. Ainsi, le travail des gestionnaires du sacré consiste en un certain nombre de manipulations intellectuelles, telles que travestissement de l’histoire, sélection réductrice des sources, transcendantalisation des opinions, lecture linéaire et formaliste du texte. L’objectif ultime de notre auteur consiste donc à penser «les conditions et les moyens d’une libération de la pensée islamique dans le monde actuel». (Essai sur la pensée islamique, p.305) Pour cela, il faut procéder à un déplacement du regard, de la théologie dogmatique à «une enquête ouverte sur les percées de l’axiologie coranique dans le cours du temps historique». C’est ainsi que Mohammed Arkoun entend «débloquer une situation sacralisée par plus de 10 siècles de répétitions scolastiques et de dévotion communautaire». (Ouvertures sur l’Islam, p.77)

c)  «L’islamologie appliquée»

Rejetant la perspective dominante de l’islamologie classique qui s’en tient à l’étude des docteurs de la loi, expression de «l’implacable solidarité entre l’Etat, l’écriture, la culture savante et la religion officielle» (Pour une critique de la raison islamique, p.44), Arkoun reprend la perspective de «l’anthropologie appliquée» qui est celle de Roger Bastide. Cette perspective lui permet d’intégrer l’expression orale de l’Islam, le vécu non écrit et non dit, les expressions écrites de l’Islam jugées non-représentatives, les systèmes sémiotiques, non linguistiques, constitutifs du champ religieux ou liés à lui : mythes, rites, musique, organisation de l’espace temps, urbanisme, architecture, peinture, décors, mobilier, costumes, structures de la parenté, structures sociales, etc. (Pour une critique de la raison islamique, p. 44) L’Islamologie appliquée, pratique multidisciplinaire, entend corriger les insuffisances de l’Islamologie orientaliste.

Cela consiste à rompre avec les confusions du mythique et de l’historique, avec les lectures dogmatiques du texte coranique, avec la sacralisation du langage, la transcendantalisation du travail des interprètes, l’idéologisation de la religion et la réduction de l’Islam à «un système d’idées abstraites, douées d’une vie propre, telles des essences immobiles». (Pour une critique…, p.53) Il s’agit, par conséquent, de s’introduire dans l’étude du patrimoine culturel, turath, en assumant totalement la modernité, c’est-à-dire la perspective critique de l’étude du phénomène religieux dans sa globalité. Assumer la modernité ne veut pas dire assumer «l’imagerie mentale de la philosophie des lumières».

Arkoun dénonce le mimétisme méthodologique et épistémologique d’un certain nombre d’intellectuels arabes dont les opinions reposent sur des postulats modernistes : l’existence d’un individu souverain, capable de jugement indépendant, de choix libre entre le vrai et le faux ; la souveraineté de ce sujet qui s’exerce au niveau d’une conscience claire et distincte ; la croyance en une science génétique, universelle, déductive, essentialiste. Mohammed Arkoun pense qu’au moment où l’Occident reconnaît l’insuffisance et l’erreur de cette pensée, la pensée arabe leur assure une survie bruyante. Il faut, pour lui, «hâter, à l’intérieur du monde islamique, l’écroulement de l’empire idéologique» (Essai sur la pensée islamique, p.308). L’islamologie appliquée se dresse contre tous les fondamentalismes, le religieux comme le moderniste.

III. Pour une renaissance humaniste

Arkoun qualifie son action de «…combats pour l’humanisme». Vers les années 1960, Mohammed Arkoun s’adonnait à l’étude de l’humanisme arabe aux IVe/Xe siècles, à travers l’œuvre de Miskawayh, Abu Hayan a-Tawhidi. Il s’agit donc, comme il l’affirme lui-même, «d’un programme précis des tâches requises par la réactivation, l’expansion et l’appropriation moderne de l’attitude humaniste en contexte islamique». (Humanisme et Islam. Combats et propositions, éditions Vrin, p.16). Les questions essentielles qu’il pose à propos de cet humanisme sont les suivantes : comment et dans quels milieux sociaux liés au fait Islamique a pu émerger une attitude humaniste ? Pourquoi et comment cet humanisme a reculé et fini par disparaître dans les sociétés contemporaines travaillées par un fait islamique régressif ? Enfin, pourquoi sommes-nous passés de l’humanisme classique à l’anti-humanisme contemporain qui n’est pas un retour du religieux, mais de ses formes idéologiques ?

C’est à partir de ce questionnement que Mohammed Arkoun fait un parcours magistral de 14 siècles d’histoire de la pensée et de la société islamique. A ce propos, il ne questionne pas uniquement l’histoire elle-même, mais la manière de l’écrire, c’est-à-dire que ses réflexions constituent une charte méthodologique de l’historien. Mais, en fin de parcours, il aboutit à un postulat implicite, un jugement moral : la supériorité de l’humanisme, quel que soit son positionnement historique, sur les autres systèmes de valeurs ou de croyance.
Il s’agit là d’une bataille pour la liberté. Cette bataille consiste en fait à expliquer pourquoi, au niveau de l’humain, la philosophie humaniste est supérieure à toutes celles qui fondent leur conception du droit sur une volonté extérieure tenue pour souveraine des hommes et de leurs lois. Cette perspective consiste à démontrer que la liberté de conscience est le meilleur remède pour «l’apaisement des cœurs» que l’intolérance et le dogmatisme et que la liberté inconditionnelle de religion n’est pas cette «liberté monstrueuse», contraire aux droits de Dieu. Pour Arkoun, l’attitude humaniste constitue l’une des bases de la pensée et de la pratique démocratique :

«Elle n’exclut rien de ce que produit l’homme ou engage son destin, mais elle soumet tout à l’examen critique, y compris les dogmes de la croyance religieuse et les vérités sacralisées/sacralisantes.»
Cet humanisme doit déboucher sur la philosophie de la modernité, celle des droits de l’homme. L’objectif de Mohammed Arkoun est «d’ouvrir la pensée islamique aux fondements philosophiques et aux fonctions juridiques et culturelles de la laïcité» (L’Islam moral et politique, p.47) et la démocratie. Pour lui, il existe une quasi-identification entre l’humanisme et la modernité.
Cet humanisme, en effet, est seul à même de concilier les droits du croyant avec les devoirs de la citoyenneté. A ce propos, Mohammed Arkoun affirme : «Il est indéniable qu’il y a dans la révélation, recueillie dans les Ecritures saintes, des pierres d’attente, des racines fortes, des concepts porteurs pour l’émergence de la personne humaine, comme sujet de droit et agent responsable de l’observance d’obligation envers Dieu et envers ses semblables dans la cité.»(10)

Après avoir dénoncé la lecture au premier degré, littérale et décontextualisée, de la sourate du Repentir, en particulier du verset 5, appelé par l’exégèse coranique le verset du Sabre, âyat a-Saïf, et transformé aussitôt en un véritable code juridique de la violence, il conclut : «Le Coran se prononce sans ambiguïté sur les critères qui garantissent pour l’éternité, non seulement les droits de l’homme, mais son salut.»(11)

En d’autres termes, il existe une vision positive de la personne humaine et de sa liberté dans le texte coranique. Ce message, pour Arkoun, a été confisqué par l’institution cléricale ou étatique, pour justifier et rétablir les hiérarchies, les inégalités et la domination. La critique de Mohammed Arkoun se termine, en définitive, par l’accusation directe des institutions directionnelles de la société, le pouvoir du savoir et le pouvoir du pouvoir. Ces thèses ne sont pas faites pour plaire. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que ses adversaires aient déployé tant d’efforts pour, comme à l’accoutumée, l’accuser d’hérésie, sinon d’apostasie. Mais, par les positions que nous venons d’indiquer, il est clair que Mohammed Arkoun fut un défenseur de l’Islam, un Islam conforme aux fondements de son message spirituel, un Islam où l’homme libéré des entraves de l’histoire, se tiendra désormais dans la posture d’un homme non pas esclave de Dieu, mais ami de Dieu et des hommes.

 

Notes de renvoi :

-(10) M. Arkoun, Ouvertures…, op. cit., p. 90 et 91.
-(11) M. Arkoun, Ouvertures…, op. cit., p. 94.

Yadh Ben Achour
Retour à l'accueil