Par : C. Touhami ( Ancien recteur). Dans : Liberté du 14 avril 2013


On peut se poser la question légitime, pourquoi un si grand savant, qui a consacré sa vie à l’étude des textes sacrés, et à l’islamologie, est resté étranger dans les populations musulmanes et arabes ?. Enfant, au même titre que le grand écrivain Mouloud Mammeri de ce petit village de Taourirt-Mimoun, de milieu modeste, Mohamed Arkoun était un fin connaisseur de la langue et culture arabes. Très tôt, il avait montré son aspect militant et rebelle, et déjà en 1951, il avait animé une conférence dans son petit village sur la condition de la femme.


Respecté et admiré par les chercheurs de l’anthropologie et l’islamologie, considéré comme le plus grand maître et connaisseur de l’Islam de ces dernières années, il est, en fait, une grande école, et une grande figure de la pensée. Alors qu’il est présent dans les universités, il reste un anonyme, un paria dans les populations arabes, et non reconnu par les instances religieuses et les cercles des pouvoirs arabes. Quelles sont les raisons ?


Si Mohamed Arkoun n’a pas été écouté, c’est à cause des traditions fermées, et la régression de la pensée dans le monde arabo-musulman. Il n’est pas aimé par les États arabes, par ce qu’il ébranle le socle sur lequel reposent les instances. Il est bien souvent victime de propagande et de calomnie, de ces systèmes qui ont étatisés  et instrumentalisés l’islam. En Algérie, il n’est pas connu, et il ne semble pas être apprécié. En fait, on le juge sans le lire et l’étudier. Pour l’islam actuel et étatisé, un croyant n’a pas le droit de repenser,ou d’interpréter le Coran et son écriture, et un chercheur, tel que Mohamed Arkoun qui livre le texte coranique à la critique ne peut être admis, le Coran  n’étant pas un texte ordinaire. On oublie que les musulmans dans les grands moments de leur histoire, et surtout sous les Abbassides, avec le grand calife de l’Islam El-Maâmun, durant la période des lumières, de tels débats ont bien eu lieu. On se souvient des frères de la pureté (ikhwan es saffaâ) des mutazilites, et des ascharites. On se souvient aussi des grands débats d’Ibn Rochd et de Ghazali et leurs œuvres l’incohérence des philosophes, l’incohérence de l’incohérence. Dans le célèbre traité décisif Ibn Rochd nous interpelle par le verset coranique “Réfléchissez, ô vous qui êtes doués d’intelligence”, faisant appel pour un croyant a la réflexion et à la raison. Dès le dixième siècle est apparu en terre d’Islam un authentique humanisme incarné par Tawhidi et Miskaweih où l’homme occupe une place centrale dans la société. On pourrait d’ailleurs se poser la question si Arkoun n’avait pas fait que reprendre ce fil conducteur de l’ouverture et de l’Islam des lumières, et qui a porté le monde arabo-musulman vers cette grande civilisation qui n’a pas livré tous ses secrets. Il est admis aujourd’hui que Mohamed Arkoun incarne le dialogue des religions et de l’ouverture. On le désigne comme un passeur entre les cultures et les religions et aussi un grand savant. À telle enseigne qu’un de ses élèves, Rachid Benzine, islamologue à l’Institut des études politiques d’Aix-en-Provence, répondant à la question, Arkoun serait-il musulman ? Il répond il faudrait plutôt poser la question ce qu’Arkoun a appris aux musulmans ?


Pour Mohamed Arkoun, le sacré aujourd’hui travaille pour produire du politique, et tout se joue sur ce qu’il nomme un triangle de force constitué par la violence, le sacré, et la vérité. Il s’agit aujourd’hui de déplacer ces espaces de religions en utilisant les outils de l’intelligence et de la raison.


Arkoun parle du corpus clos, et en fait de la fermeture de la porte de l’ijtihad chez les musulmans d’aujourd’hui. Car depuis la disparition d’Ibn Khaldoun en 1406, ils vivent une forme de somnolence, d’assoupissement et donc de régression de la pensée. Le sursaut de la fin du 19e siècle de la nahda de Djamel Eddine El-Afghrani et Mohamed Abdou, a été malheureusement une tentative éphémère et n’a pas abouti. Cette situation n’est-elle pas l’origine et la cause des crises actuelles ? N’est-ce pas peut-être cela qui manque dans nos pays où l’ignorance est devenue la règle et qui explique ces égarements et ces tragédies que nous connaissons, avec ces guerres destructrices ? Bien sûr cette violence est dans toutes les religions et les sociétés. Nous ne tenons pas compte hélas des données de Pr l’histoire. En effet, la notion de guerre juste a été théorisée pour la première fois par Saint-Augustin, qui s’est transformé dans les croisades en guerre sainte. Chaque religion s’est érigée en monopole de la vérité, et donc dans la non-reconnaissance de l’autre. Ce vocabulaire médiéval est encore dans nos têtes. Il s’agit de revenir à la question de l’humanisme, en utilisant les outils de la pensée, de l’histoire et de l’anthropologie. La modernité a débarrassé l’Occident de la violence barbare, et cette évolution s’est faite avec le développement de l’humanisme, dont les précurseurs se situent en Italie avec Pétrarque, Pic de la Mirandole et s’est poursuivie avec le siècle des lumières. Notons, au passage, que ces précurseurs occidentaux étaient imprégnés et avaient connu la pensée des Arabes. Mais malgré cette évolution vers la modernité, la violence a persisté. Elle a même été effroyable avec les guerres mondiales et la tragédie de l’holocauste, et en intra Européennes. Pour revenir à Arkoun, il s’agit pour les musulmans de sortir des clôtures dogmatiques, si nous voulons éviter la violence, le fanatisme et la régression que connaissent les pays arabes actuellement. Mohamed Arkoun a fait un travail salutaire, et solitaire, il a voulu tout simplement ouvrir l’islam à la modernité et à notre temps. C’était donc un intellectuel indépendant, éclairé par la raison, ayant une approche scientifique, avec le respect de la liberté et de l’autre. Il a fait bouger les frontières et posé le problème du corpus clos. Il a lancé un grand chantier sur l’islamologie, remettant en cause les théologiens de l’islam, avec leurs discours fermés, et en suivant la voie du grand philosophe musulman Ibn Rochd. Avec lui, on passe au discours ouvert, à la tolérance et au respect de l’autre.


Arkoun est un véritable phare et le meilleur défenseur de l’islam. Suivre sa voie, c’est sortir l’islam de sa décadence actuelle, de la régression, et de l’ignorance. C’est retrouver le chemin qui a guidé les musulmans dans les moments forts de leur civilisation.


Nous ne pouvons que lui être reconnaissants, nous incliner devant sa mémoire et espérer que les jeunes générations s’en imprègnent.

                                                                                                                                                              C. Touhami

Retour à l'accueil