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Préface du Professeur Mohammed Arkoun, professeur émérite à l’université Sorbonne Paris 3,

reçue par l’ouvrage de Mehenni Akbal  :

 

Réflexions sur la présence des Chrétiens et des Juifs au Maghreb

 

 

Bien que modeste, le travail consacré par Mehenni Akbal au Père Sanson mérite d’être salué par une deuxième préface qui ne répétera pas celle de mon précieux ami Henri Teissier, grand témoin moral et spirituel parmi beaucoup d’autres noms moins connus que lui, en Algérie et, dans l’ensemble du Maghreb.

 

Contrairement au cas du Maghreb, la présence du christianisme au Proche Orient a perduré jusqu’à nos jours dans tous les pays sauf l’Arabie Saoudite. L’Egypte garde une importante minorité de coptes ; L’Irak, la Syrie, le Liban ont conservé aussi plusieurs branches anciennes, témoins des schismes chrétiens remontant aux 3e-7e siècles de l’histoire du christianisme. L’Eglise latine a été fortement présente au Maghreb sous l’occupation romaine. Il suffit de rappeler les noms de Saint Augustin, Saint Cyprien, Tertullien et bien d’autres pour mesurer la fécondité intellectuelle, spirituelle et culturelle de cette présence. Mais dès le 14e siècle, Ibn Khaldoun note la quasi-disparition des chrétiens. Les chrétiens réapparaissent avec l’installation du régime colonial au Maghreb. Jusqu’à Vatican II, l’esprit missionnaire s’allie avec la mission civilisatrice brandie par le régime colonial jusqu’aux indépendances entre 1956-62. Une même épistémè soutient la conviction des missionnaires chrétiens et des activistes laïcs ; elle fonde intellectuellement, moralement et spirituellement la légitimité de l’entreprise coloniale pour l’Etat laïc et l’expansion du christianisme latin comme seule « religion vraie ».

 

Après les indépendances, les juifs ont quitté en masse leurs pays respectifs ; ils sont allés s’installer en France et en Israël principalement. Seul le Maroc a gardé une minorité de fidèles à leur patrie depuis la diaspora. Quand on pense aux apports intellectuels, culturels, artistiques, scientifiques des juifs maghrébins réfugiés en France notamment, on mesure la perte en ressources humaines des sociétés maghrébines une fois libérées du système colonial. Car l’après colonialisme ouvre des horizons de sens et de fécondation interculturelles nouvelles. Il faut savoir que de grands savants juifs ont apporté des contributions nombreuses et de grande valeur scientifique à l’histoire intellectuelle, culturelle et générale des sociétés travaillées par le fait islamique ; on ne peut dire l’inverse au sujet de la connaissance du judaïsme par des chercheurs musulmans. En disant cela, je n’ignore pas les obstacles et les malheurs historiques générés depuis la création d’Israël. Si on avait donné la priorité à une politique de communication culturelle et religieuse, il aurait été possible que la paix eût été signée depuis longtemps. On oublie et on cultive l’ignorance sur la réalité d’une histoire imbriquée, car de part et d’autre sont  utilisés les mêmes récits fondateurs du système monothéiste des croyances et des non-croyances. Il faut penser aux échanges entre juifs, chrétiens et musulmans en Andalousie arabo-musulmane pour comprendre ce que je veux souligner ici. C’est le cosmopolititisme de Bagdad et autres grands centres urbains comme Rayy, Qom, Isfahan, Le Caire, Damas… au temps de l’islam classique qui a permis l’épanouissement d’un humanisme authentique aux 9e-10e siècles. On répète en Europe que l’immigration est un enrichissement humain pour chaque société autant que pour les immigrés ; ce qui se vérifie déjà avec de brillantes réussites en peu de temps, malgré les difficultés qui subsistent faute de volontés politiques éclairées. Les sociétés maghrébines sont devenues mono-confessionnelles avec des musulmans sunnites et malikites sans vis-à-vis doctrinal shî‘ite et même ibadhite, malgré la présence des Mozabites isolés dans leur parcours historique depuis la chute de Tahert. 

Parmi les chrétiens, ce sont les prêtres appartenant à divers ordres religieux qui ont fait preuve de fidélité et d’engagements spirituels qui n’ont pas réussi à effacer les méfiances, les suspicions à l’égard des entreprises missionnaires semblables à celles de l’époque coloniale. Des journaux dénoncent périodiquement des conversions affichées ou clandestines de musulmans au christianisme. Ce climat souligne le peu de progrès réalisé par les nombreux dialogues islamo-chrétiens initiés surtout depuis les initiatives répétées des chrétiens après Vatican II. Pourtant, le nombre de savants juifs et chrétiens qui ont contribué à la connaissance scientifique des sociétés et cultures d’islam depuis le 19e siècle est sans commune mesure avec les trop rares hébraïsants, judaïsants, christianisants dans l’ensemble du monde arabe, musulman et maghrébin en particulier. Cette disparité en dit long sur la persistance des attitudes d’indifférence et de rejet du côté musulman face aux intérêts et aux apports concrets dans le domaine scientifique des savants juifs et chrétiens comme le Père Sanson dont il est question ici.

 

Comment aborder aujourd’hui la question lancinante de la conversion ? Notons d’abord que le judaïsme n’a jamais été missionnaire ; la raison est historique et sociologique : depuis la diaspora de 70 ap. de l’ère courante, les juifs répandus dans l’espace méditerranéen ont vécu en tant que minorités sociales et confessionnelles sous le contrôle théologique et politique du christianisme et de l’islam. En Europe, c’est la Révolution française qui a émancipé les juifs de leur condition de minorités rituellement impures et tenues à distance. Nous savons qu’au Maghreb notamment, la mention du nom « juif » doit être suivie de la formule rituelle de purification : « qu’il soit maudit ». Le catholicisme a longtemps enseigné le dogme du peuple juif déicide. Avec la création de l’Etat d’Israël, la haine politique d’exclusion réciproque a remplacé l’obsession rituelle du pur et de l’impur. Ainsi ont vécu les trois versions du monothéisme dans des certitudes dogmatiques de sacralisation et de sanctification du soi individuel et collectif, assorties de l’assignation de l’autre à la damnation éternelle et à l’état d’impureté permanent.

    

Je rappelle que l’épistémè est un concept central de toute histoire des systèmes de pensée dans toutes les cultures du monde. « L’épistémè serait un réseau, un ensemble de dispositions des productions de la culture qui constituent, par rapport à cette culture, un savoir qu’il s’agit de révéler et qui se situerait en-deçà des sciences et des philosophies. Ce sont les régularités discursives, les couches de savoirs constituants et historiques, les configurations souterraines qui délimitent ce qu'une époque peut ou non penser, de ce qui est possible de dire ou de voir. C'est une grille des savoirs qui va déterminer les pratiques et loger les différentes formes de connaissances empiriques ».

 

Faute de recourir à cet outil d’analyse, tous les discours contemporains se complaisent dans des polémiques aussi stériles que passionnées sur les bienfaits du colonialisme, l’islamophobie, l’immoralité radicale et l’arbitraire intolérable de la domination coloniale, sans parler des affaires des versets sataniques, du voile, de la borqa, des caricatures, de la conférence de Benoît XVI à Ratisbonne, des crimes du colonialisme en Algérie, etc. En Algérie plus qu’ailleurs, la véhémence de ces polémiques ressurgit à toutes sortes d’occasions pour mettre en échec des tentatives de réconciliation entre les deux pays, à l’instar de ce qui est arrivé avec succès entre la France et l’Allemagne après 1945. Dans tous ces affrontements, les foules descendent dans la rue pour manifester, mais on voit trop rarement s’instaurer des débats féconds dans chaque société entre des intellectuels, des chercheurs, des citoyens capables de mettre en évidence des faits d’histoire, de doctrines religieuses comparées, de confrontations théologiques anciennes et actuelles. On dénonce l’islamophobie avec véhémence, sans analyser au préalable ni les ignorances historiques et doctrinales véhiculées par les discours et les conduites de l’islamisme intégriste en Occident, ni l’épistémè dominante en Occident dans le regard porté sur les religions en général et la construction imaginaire de l’Occident dans les expressions de l’islam depuis l’expansion des idéologies nationalistes de combat dans les années 1950.

  

Je vais montrer comment l’application du concept d’épistémè aux discours des deux protagonistes, permet de dépasser les polémiques, les manifestations, les échanges d’invectives, les exclusions réciproques entre les deux polarisations idéologiques « Islam » versus « Occident ». Il s’agit d’ouvrir grâce à la raison analytique et critique, des espaces nouveaux d’intelligibilité et de communication entre les deux systèmes de pensée actuellement dominants dans les contextes islamiques et occidentaux.

 

Au départ, il est impératif de mesurer les conséquences historiques de l’inversion des temporalités des deux parcours de la pensée et des connaissances scientifiques en contextes islamiques comparés aux contextes euro-chrétiens, puis euro-laïco-modernes. Cette approche comparée de la raison religieuse et de la raison moderne est devenue impensable au sens psychoculturel et scientifique depuis le triomphe en islam contemporain, de la version dogmatique, ahistorique, anticrique et arrogante de la religion convertie en idéologie de combat pour la seule conquête du pouvoir politique. Le même combat qui a permis de substituer l’Etat national souverain à l’Etat colonial s’est prolongé avec les mouvements islamistes d’opposition aux Etats nationaux accusés de connivence avec les puissances occidentales. Il faut préciser que le durcissement dogmatique et ahistorique de la raison en islam a commencé dès les 13e-14e siècles ; les facteurs internes et externes de ce durcissement se sont multipliés tout au long des règnes des trois Empires ottoman, safavide et moghol. La pensée d’expression arabe a connu des renouveaux prometteurs avec des ouvertures significatives à la modernité durant la période dite libérale de la Nahdha 1830-1940. Les luttes de libération et l’installation de Partis-Etats ont considérablement contribué à éliminer la pensée libérale au profit successivement de la raison dogmatique de la Révolution dite socialiste arabe relayée après son échec, par la raison dogmatique d’un islam pris en otage par des mouvements fondamentalistes dont l’objectif premier est de renverser les régimes dénoncés comme alliés objectifs de l’Occident et donc de l’islam originel trahis par les siens. C’est dans ce climat de « Sainte ignorance » et d’ignorance institutionnalisée par les Partis-Etats que par les oppositions fondamentalistes que se radicalise la violence politique entre « Islam et Occident ».  

 

Que s’est-il passé en Europe chrétienne, puis moderne pendant la même période du 13e siècle à nos jours ? C’est l’inversion sans discontinuité des temporalités historiques : l’Europe commence la marche irrésistible et continue vers l’hégémonie sur le reste du monde, tandis qu’en terre d’islam dans l’espace méditerranée et ailleurs, on entre dans la longue période des régressions intellectuelles, scientifiques, culturelles et politiques qui atteignent des excès ravageurs comme le terrorisme dans la deuxième moitié du 20e siècle et la première décennie du 21e siècle. Une précision importante s’impose ici : je ne dis pas qu’il y a une corrélation forte et continue dans cette inversion des temporalités entre l’Europe et le monde de l’islam ; l’historien doit épuiser l’identification et l’analyse des facteurs internes qui ont imposé l’ascension d’un côté et la régression de l’autre. Il y a là une voie de sortie des excès idéologiques qui continuent d’opposer Islam et Occident sur la base d’ignorances devenues structurelles et sources de violence politique systémique depuis 1945.

     

L’addition de la « Sainte ignorance » à « l’ignorance institutionnalisée »

 

Voilà deux concepts clefs absolument absents de tous les discours islamiques depuis l’entrée en scène de nouvelles volontés de puissance qui exploitent les progrès télé-techno-scientifiques les plus performants pour mener des guerres souterraines travesties sous des échanges économiques et technologiques et des guerres punitives ouvertes après le 11/9/2001. La sainte ignorance prédomine du côté du protagoniste global nommé « Islam » par toutes sortes d’acteurs idéologiques dans le monde ; l’ignorance institutionnalisée par les ministères « d’orientation nationale », d’éducation nationale, d’enseignement originel (ta‘lîm asliyy), de la culture, de l’information et les technocraties bureaucratiques qui servent ces ministères. Ce dernier type d’ignorance se rencontre aussi en Occident, mais à un degré moins systématique qu’en contextes islamiques ; deux points aveugles persistent dans les systèmes éducatifs d’Occident depuis que le retour du religieux sous la figure de Jihâd versus McWorld, est devenu une donnée majeure des stratégies géopolitiques de gestion de la carte économique et idéologique de la mondialisation. Ces deux points qui permettent de parler d’ignorance institutionnalisée en Occident sont 1) l’omission ou les insuffisances de l’écriture et de l’enseignement du fait colonial soutenu par un discours des Lumières depuis le 18e siècle ; 2) le changement de regard et la remise en chantier des connaissances et des méthodes d’enseignement des faits religieux par-delà les systèmes théologiques et juridiques hérités du Moyen Âge pour les trois versions du Monothéisme d’une part ; d’autre part les conditions culturelles, politiques et idéologiques qui ont amené l’historicisme positiviste du 19e siècle en Europe à proclamer « la mort de Dieu », puis celle du « sujet humain », radicalisés sous le régime communiste par l’enseignement de l’athéisme officiel.

 

Ces dérives idéologiques de la raison des Lumières ont imposé des connaissances fausses et des ignorances institutionnalisées qui rendent très difficile encore aujourd’hui une gestion critique, rigoureuse voire  intellectuellement subversive des faits religieux dont les effets pervers sur toutes les sociétés contemporaines ne sont pas moindres que ceux du laïcisme politique militant en France, de l’athéisme officiel en URSS, de la religiosité populiste aux Etats-Unis, de l’Orthodoxie juive en Israël, de la culture de l’incroyance inséparable de la philosophie qui sous-tend le libre marché à l’échelle mondiale. Face à ce désordre sémantique généralisé, à la faiblesse et aux dérives cognitives des efforts de re-conceptualisation de tous les systèmes de pensée en rivalité et tensions permanentes dans les débats soi-disant multi-culturalistes et pluridisciplinaires, les discours islamiques contemporains se complaisent dans les rêveries, voire les fantasmes collectifs de l’islam comme religion vraie, du Modèle mythohistorique de la Cité de Médine au temps du prophète et de la Révélation. Pour renforcer ce Modèle et lui assigner le rôle actuel d’alternative au Modèle moderne de production de l’histoire des sociétés imposé par l’Occident depuis le 18e siècle, on oublie les faits historiques de l’assassinat à Médine précisément des trois derniers califes dits « orthodoxes » par la tradition sunnite, Omar, ‘Uthmân et ‘Alî.        

          

Le Père Sanson, comme tous les prêtres chrétiens qui ont choisi de rester en Algérie après l’indépendance pour partager avec les Algériens les difficiles tâches de construction nationale après tant de sacrifices consentis durant la guerre de libération, a obéi au nouveau catholicisme instauré par Vatican II après 1965. La grande majorité des musulmans en Algérie comme ailleurs, ignorent l’importance des révisions théologiques introduites par ce concile pour sortir des rigidités dogmatiques, notamment dans le domaine de l’action missionnaire sous les régimes coloniaux. A l’impératif missionnaire inséré dans la pratique de la charité chrétienne comme l’une des trois vertus théologales, telle qu’elle a été enseignée et donnée à vivre avant Vatican II, on a substitué le partage des tâches citoyennes les plus humanitaires excluant à la fois toute ingérence dans les domaines d’exercice de la souveraineté nationale en voie d’installation et dans les confessions religieuses dominantes dans chaque pays. Tous les Algériens connaissent les témoignages spirituels qui ont inspiré toutes les initiatives de Mgr Duval et de son successeur qui s’exprime avec moi dans sa propre préface. Je tenais à apporter mon propre témoignage d’Algérien qui a consacré sa longue carrière d’enseignant-chercheur-penseur du fait religieux, et pas seulement de l’islam, à la diffusion d’une connaissance critique, humaniste, englobante, émancipatrice des fonctions complexes des religions inséparables des langues, des cultures et des systèmes de pensée propres à chaque peuple, à chaque parcours historique des mémoires collectives qui cohabitent dans un même espace citoyen moderne. J’appelle cela l’intelligibilité des faits religieux dans le monde à l’aide de l’anthropo-histoire comparée des religions dans le monde actuel.

 

La discrétion spirituelle des religieux chrétiens à l’égard de l’islam en particulier va jusqu’à éviter de prendre une part active aux nouvelles approches des faits religieux que proposent désormais les sciences de l’homme et de la société dans la perspective de l’anthropo-histoire comparée et de l’analyse critique des discours religieux. Ainsi, les problèmes de la liberté de conscience, d’expression, de publication au sujet des religions sont loin d’être débattus sérieusement en contextes islamiques contemporains comme ils le sont dans les démocraties européennes travaillées depuis les 16e-17e siècles par la culture laïque de séparation des Eglises et des Etats. L’exemple des deux christianismes catholique et protestant qui ont fini par accepter et soutenir cette séparation après des siècles de rejet, gagnerait à être mieux connu et expliqué en contextes islamiques actuels, ne serait-ce que pour libérer la pensée islamique asservie aux idéologies meurtrières depuis le triomphe des fausses révolutions qualifiées d’islamiques. A sa façon discrète et engagée à la fois, l’œuvre du Père Sanson a contribué à familiariser les Algériens avec les tâches que l’explicite davantage dans cette préface en hommage à tous les chrétiens et les citoyens humanistes qui aiment assez l’Algérie et d’autres pays dans le monde pour y consacrer leur dévouement au nom d’une spiritualité gratuite devenue si rare dans nos sociétés de spectacle, de consommation, de désirs, de profit et ultimement, de pensée jetable.  

 Mohammed Arkoun,Professeur émérite à l’université Sorbonne Paris III 

 

  

In : Akbal, Mehenni, Père Henri Sanson s.j. : Itinéraire d’un chrétien d’Algérie, préfaces de Monseigneur Henri Teissier et de Mohammed Arkoun, Paris, L’Harmattan, 2010, 164 p. (col. Histoire et perspectives méditerranéennes). 

) Voir mon dernier livre, Les Vicissitudes de  la question éthique et juridique dans la pensée islamique, Vrin, 2010

) Voir M. Arkoun,  Humanisme et Islam : Combats et Propositions, Vrin, 2006.

3) Voir Encyclopaedia Universalis, s. v. épistémè. 

) Voir Olivier Roy, La Sainte ignorance : Le temps de la religion sans culture, Le Seuil, 2008.

) Titre d’un livre pertinent  de Benjamin Barber, Paris, 1995

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