« L’actualité de la pensée de Mohammed Arkoun »

Avec la participation de :

 Abdennour Bidar : Philosophe, auteur notamment de « l’Islam sans soumission - Pour un existentialisme musulman », Albin Michel 2008, « L’Islam face à la mort de Dieu, Actualité de Mohammed Iqbal,( Bourin 2010 ).

Joseph Maïla, Directeur de la prospective au Ministère des Affaires étrangères et européennes, interlocuteur de M.A. dans un livre d’entretiens : « de Manhattan à Bagdad- Au-delà du bien et du Mal » Desclée de Brouwer ,2003.

 Jean Mouttapa : Directeur du département Spiritualités chez Albin Michel, responsable de la publication du monumental travail publié sous la direction scientifique de M.A. : « Histoire de l’Islam et des Musulmans en France du Moyen Age à nos jours »( Albin Michel)

 

Jean Mouttapa , Arkoun ou l’homme de fraternité, Arkoun le professeur.

 Jean Mouttapa raconte deux souvenirs marquants de sa relation avec Mohammed Arkoun, qui illustrent la force d’une personnalité engagée dans la défense d’idées novatrices porteuses d’humanisme.

Le premier souvenir concerne le voyage à l’initiative d’Emile Shoufani en mai 2003, dans lequel plus de cinq cents arabes et juifs venus d’Israël, de France et de Belgique se sont rencontrés sur le site d’Auschwitz-Birkenau. Cet évènement a été le fruit d’une longue et complexe organisation compte tenu du contexte politique de l’époque. Emile Shoufani, qui a consacré sa vie au rapprochement entre arabes et juifs, avait pour but, par ce pèlerinage, de pénétrer la mémoire juive, d’en partager les souffrances, dans un but de réconciliation. Jean Mouttapa se souvient que Mohammed Arkoun s’était engagé avec ferveur à ses cotés pour soutenir Emile Shoufani dans cette aventure, et qu’il avait vigoureusement milité contre l’éventualité d’une réciprocité.  Malgré les différentes pressions, il avait réussi à convaincre que pour sortir des rivalités politiques et mettre en avant l’universalité des questions portant sur la Shoa, il était absolument indispensable de réaliser ce pèlerinage de façon unilatérale, sans accepter la moindre négociation d’un pèlerinage identique sur une « terre de souffrance » arabe. Sa voix a été entendue, et en mai 2003, il avait participé en tant que membre du jury à la remise du Prix UNESCO de l’éducation pour la paix à Emile Shoufani.

Le deuxième souvenir concerne leur collaboration dans le travail réalisé pour le livre « Histoire des musulmans en France du Moyen âge à nos jours », pour lequel M.A a déployé une énergie extraordinaire en rassemblant les meilleurs historiens, avec la volonté farouche de réhabiliter une vision France-Islam ancrée dans le long terme, remontant au Moyen-âge. Son idée était, par ce livre monumental, de sortir des « mythos–idéologies », et d’évacuer l’illusion d’une relation récente et nouvelle entre la France et l’Islam.

1250 pages, 70 contributeurs, 300 images… C’était, écrivait-il dans son introduction, « la première fois que l’on tentait de présenter au public francophone les modes et les niveaux de présence en France de l’islam et des musulmans, en remontant jusqu’au Moyen Âge. Les écueils nombreux et les difficultés pratiques ne nous ont pas fait reculer, ajoutait-il. Car nous mesurons depuis longtemps les graves ignorances réciproques qui ensevelissent les acquis émancipateurs des sciences de l’homme et de la société sous les représentations imaginaires des idéologies de combat et d’exclusion de l’Autre. Ainsi se trouve retardé l’avènement d’une véritable histoire solidaire des peuples… »  Histoire solidaire, poursuivait-il, qu’ « un grand nombre d’acteurs portent déjà en eux et produisent dans leurs activités quotidiennes, pour redonner à la Méditerranée son ancienne appellation de Mare nostrum ». Il appelait ensuite à développer l’écriture (et la lecture par le public) d’une « anthropohistoire compréhensive ( de cum prehendere, prendre avec) », à décrypter ensemble « la généalogie des mytho-histoires » qui ont trop souvent dressé les peuples les uns contre les autres, à scruter le mystère de ce qu’il appelait « l’inversion des parcours historiques », par laquelle les civilisations occidentale et islamique ont connu des périodes successives de « lumières » et d’obscurantisme de façon décalée… Enfin il invitait à reconsidérer en profondeur, jusque dans son étymologie et dans sa récurrence comparée dans le corpus coranique par rapport à d’autres termes, la notion même d’islâm.

 

Enfin, Jean Mouttapa nous annonce la sortie pour Février 2012 aux éditions Albin Michel d’un livre d’entretiens avec  M.A. , dans lequel celui-ci tisse les liens entre son expérience personnelle et les interrogations qui ont données lieu à ses intuitions de chercheur. Nous attendrons avec impatience la sortie de ce livre, annoncé comme très accessible et absolument passionnant.

 

Joseph Maïla : Arkoun, ou l’intuition de l’humanisme musulman, Arkoun  ou l’intuition de la déconstruction.

 Joseph Maïla a ancré sa relation avec Mohammed Arkoun après le 11/09. Au jour de l’évènement, celui-ci lui a confié : « je n’ai rien à en dire ». Au plus profond de lui-même, il avait une double douleur, d’abord celle de sentir que le peuple musulman ne se reconnaissait pas dans cette violence, mais aussi la douleur de prévoir  que l’occident allait désormais assimiler l’Islam à  Al Quaïda . Il dira plus tard que le 11/09 fut l’Evènement de toutes les crispations, le choc entre » la religion de la science » et la « religion de la religion ».

La première intuition de Arkoun a eu lieu lors du choix de sa thèse, lorsque, étudiant à la Sorbonne en 1958 il choisit d’étudier la pensée de Miskaway (philosophe-historien qui remit l’humanisme au centre de la logosphère arabe au Xème siècle).  Il dira que celui-ci a été « son compagnon prédestiné », « son deuxième moi », « son jumeau de révolte intellectuelle ».  A cette époque, ce sujet sur l’humanisme musulman était totalement en marge des sujets usuels. En cherchant à inventer un homme musulman qui existait en dehors des lois et des théologies massives, un homme « humano centré » et non pas « théologiquement centré », un homme musulman sorti de sa « clôture dogmatique », il a voulu montrer la différence entre « la raison arabe », liée à une langue ouverte sur le vaste terrain de la méditerranée, et  la « raison Islamique », qui sélectionne ce qui lui convient.

Fort de cette culture historique et philosophique, il est revenu au domaine coranique, et a eu sa deuxième intuition portant sur la déconstruction. Le fondement de cette intuition provient sans doute du constat de cohabitation  au IX/Xème siècle, entre une pensée arabe ouverte, humaniste et curieuse , avec un cadre religieux Islamique de plus en plus replié, cadré, restreint.   C’est ce constat qui l’a amené à étudier le concept de la « religion vraie », de l’orthodoxie, de l’origine des textes, de la déconstruction. C’est cette intuition qui lui a attiré les foudres des fondamentalistes, car la question suivante et déstabilisante reste de savoir ce qu’il reste une fois qu’on a tout déconstruit. Mais il semble que Mohammed Arkoun était lui-même habité par une profonde spiritualité, et pensait que l’horizon de la déconstruction pouvait déboucher sur un pur élan religieux, une lecture des textes à la lumière du présent, libéré des lois.

 

Abdennour Bidar: Arkoun le créateur de concepts, ou  l’incarnation du philosophe selon la définition de Gilles Deleuze.

Arkoun a donné à comprendre et à vivre un « Après Islam », car selon Abdennour Bidar , Il avait l’intuition que les religions ne nous ont pas tout a fait menti, et que une fois que les déconstructions scientifiques ont fait leur travail sur les textes , quelque chose semble nous résister . Il était aussi l’incarnation de l’humanisme vécu, dans son éthique personnelle  (en rapport avec l’Adab des humanistes arabes du Xème siècle)  d’écoute, d’échange, et de concertation, dans le plaisir qu’il avait de pratiquer avec tous la confrontation orale. Il avait l’idée que la vérité est toujours l’issue d’un partage, d’une discussion, et que la raison Humaine a son mot a dire sur tout, et aussi sur ce qui la dépasse ( la foi, la transcendance). Il pensait qu’il y a une activité de l’intelligence humaine quand elle entre en contact avec la révélation et que désacraliser l’expérience du sacré n’était pas un acte dévalorisant.

La transversalité de sa pensée  sur toutes les sciences humaines et son érudition en font un des rares intellectuels de la religion musulmane du 20ème siècle et il s’alarmait du silence des intellectuels sur la religion.

Parmi les concepts qu’il a développés, en voici 3 qui semblent porter en eux les relais de sa pensée :

  1. L’islamologie appliquée : ou créer des conditions d’étude du fait religieux pour se débarrasser des barrières et des incompréhensions.
  2. Le corpus officiel clos : ou la définition (et la dénonciation)  de l’orthodoxie qui ne souffre aucune critique, même aujourd’hui  ou de rares penseurs hésitent  à franchir la ligne de « l’Impensé ». Il faut noter que le  concept « d’impensé » concernait selon Arkoun à la fois l’Islam, les 2 autres religions monothéistes, mais aussi le monde occidental et la philosophie des lumières, qui a érigé la science et la rationalité comme mode de pensée dominant et exclusif.
  3. L e triple statut  de l’Islam d’aujourd’hui : un recours (pour les sociétés en quête d’autorité), un refuge  (face à l’indigence existentielle du monde moderne d’aujourd’hui), et un repère (pour les opposants à des régimes en place).

La grande interrogation est de savoir quelle suite donner à sa pensée à la fois complexe, précise, et érudite  sans la dénaturer, et comment transmettre son originalité, inscrite pour une part dans la tradition kabyle pré-islamique, et pour l’autre part dans la rationalité occidentale.

 

 

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